© 2016 par Camille Laurent

Bell'aventure 

Elle avait pourtant si bien commencé, la traversée du Vercors avec ses 200 km à parcourir en deux semaines, dans des paysages majestueux, accompagnée de Belle, ma jument et Erwann avec son vtt et sa chariote. Lorsque les hauts plateaux s’ouvrent à nous, c’est le rêve qui commence tout juste. Ces grands espaces sauvages aux pieds des crètes donnent un air de Canada comme si l’homme n’y était jamais passé. J’y suis enfin avec ma jument après plus d’une année de préparation, tout se déroule comme prévu, enfin presque. Nous attendons, une grande partie du temps, Erwann qui peine derrière nous avec son vélo trop chargé et une perte de temps énorme s’accumule sur notre itinéraire. Belle s’impatiente. Et voilà, mes reproches qui commencent à fuser : il allait prendre une bonne leçon, il n’avait pas participé à préparer l’itinéraire et puis, on lui avait conseiller de louer un âne ou un cheval… Nous avons tellement pris du retard, que nous ne bivouaquons pas là où je l’avais prévu, Erwann étant trop épuisé pour continuer, le col de Rousset a eu raison de lui. C’est en larmes et en cris qu’il parvient à venir jusqu’à nous, cette fois on s’arrête définitivement pour la journée, même si l’on se trouve à moins de 10 km de notre point d’arrivée et surtout du point d’eau si important pour Belle. Pour nous ce n’est pas un problème, nous avons suffisamment de bouteilles avec nous, mais pour Belle qui boit 40 litres d’eau par jour c’est différent. Heureusement non loin de nous se trouve huit abreuvoirs alimentant un troupeau de moutons et malgré l’interdiction, avec un seul cheval, notre passage a été plutôt discret. Nous nous installons tranquillement, Belle est sage dans son petit paddock, notre tente est installée à côté, la nuit tombe et nous allons nous coucher. Tout se passe bien pour moi mais quand j’ouvre les yeux au petit matin, Erwann n’est pas à mes côtés et je vois Belle, par la petite ouverture de la tente en train de manger l’herbe à côté de l’arbre, sauf que là où elle se trouve, ce n’est pas son parc, elle n’est pas là où elle doit être à ce moment précis. Je sors de la tente, je vois le fil de la clôture éclaté. Je commence à paniquer, Erwann est debout et essaye de l’approcher mais elle fuit. Je m’empresse alors de verser des granulés dans son seau, nourriture dont elle raffole et qu’elle ne refuse jamais. Stupeur elle part à l’opposé et reprend le chemin par lequel nous sommes arrivés la veille… elle monte d’un pas franc sans s’arrêter et sans nous écouter. Erwann me supplie de rester ici et de ne pas craquer, il prend le seau, la longe et part à la poursuite de Belle. J’attends quelques minutes dans la tente et je commence à désespérer, comment la retrouver ici ? Dans ces grands espaces un peu sauvages, les falaises ne sont pas loin, des mauvaises images me viennent vite en tête mais ce qui me rassure c’est qu’elle avait son licol sur la tête et grâce au conseil d’un ami, un médaillon avec deux numéros de téléphone y est accroché. Lorsque j’entends Erwann revenir en pleurant je comprends que ce n’est pas normal, je sors de la tente pour prendre le relais et à mon tour, je pars à la recherche de Belle.

 

La victoire est annoncée deux heures plus tard. Les gardes forestiers l’ont retrouvée. Nous avons été avertis par téléphone, Belle est au parking de la station et ils l’ont attachée. Tout se remet vite en place, mes amis nous trouvent l’hébergement pour le soir à la station. Etant à présent en bas il est impossible de remonter dans les hauts plateaux autant mentalement que physiquement surtout pour Erwann qui se rend compte trop tard de son erreur et qui frôle le malaise au moindre effort. Nos affaires ont été descendus par le berger en 4x4 ce qui nous a été d’une grande aide et nous ne cesserons jamais de le remercier.

 

Nous passons la nuit au chaud, avec les conseils d’Audrey et de Marion nous ferons, le jour suivant, chemins séparés. Erwann prend la route et moi les sentiers de randonnées comme prévu pour que l’on se retrouve à La Chapelle en Vercors. Je passe donc une journée seule avec ma Belle, tout se passe plutôt bien, même si par moment un énorme sentiment de solitude s’empare de moi. Je n’ai pas de réseau et seule en montagne, alors que pourtant je réalise mon rêve, je me remets tout juste d’un angioedème à la gorge qui donne une telle sensation effrayante d’étouffement que je me demande ce que je ferais si ça m’arrivait ici. Mentalement ce n’est pas facile, ma gorge se noue mais c’est juste psychologique, je me raisonne et pense à autre chose, je contemple ces magnifiques paysages et fais des pauses pour prendre des photos, car à cheval ce n’est pas évident ! C’est en faisant des photos avec Belle qui me surplombe légèrement, que je me rends compte qu’elle a une sacrée plaie au pli du paturon mais pas de boiterie.

 

Nous arrivons en fin de journée au campement, Erwann est arrivé depuis midi. Je lui montre la blessure de Belle qui n’est pas jolie à voir, le gérant du campement me dit que ce n’est rien et que je peux repartir. Nous y passons la nuit, assez mauvaise à veiller Belle paniquée dans son parc sous la pluie. Le lendemain matin son pied a doublé de volume. Je ne prends pas de risque, j’appelle des amis qui me conseillent d’appeler un véto sur place, c’est ce que je fais mais personne ne répond. J’appelle donc le vétérinaire de Belle qui me conseille de la descendre au plus vite car elle risque une infection. Trop de petits nerfs et tendons y passent ce qui pourrait devenir mauvais et dangereux pour elle. Belle est donc de retour à la maison bien avant la fin du périple avec une prescription d’antibiotiques pendant une semaine. Entre temps la décision a été prise, nous continuerons l’aventure à pied et avec les chiens.

 

Nous passons une nuit à la maison, nous préparons à nouveau nos sacs et les rations de croquettes de H’tara et Max. L’Auberge de Roybon, prévue dans l’itinéraire principal nous attends, les dates correspondent toujours, nous repartons l’après-midi. Pendant deux journées nous randonnons en étoile autour du gite, jusqu’au jour où se profile un nouveau grand départ pour trois jours en autonomie. Les chiens sont motivés, H’tara fait du bon boulot et Max en apprentissage comprend vite. Il a droit à du « repos » en liberté car il n’est pas assez entrainé pour tenir le rythme soutenu de H’tara qui l’épuise vite quand ils sont attelés ensemble.

 

Les chiens m’aident beaucoup pour avancer. Ils m’aident à tenir une allure correcte qui nous permet de tenir l’itinéraire prévu même si nous faisons beaucoup moins de kilomètres que ce qui était convenu avec Belle. Nos sacs deviennent de plus en plus lourds à porter, je garde confiance en mes chevilles, mes genoux et surtout mes épaules car sans elles l’aventure n’existerait pas. Nous enchaînons les descentes et les montées qui deviennent de plus en plus difficiles à grimper. Nous sombrons alors dans un mental vide, en ne pensant alors pas à grand -chose, seulement à la question « pourquoi en sommes-nous ici ? » Nous avançons comme dans une cordée d’alpinistes par des sentiers étroits et très raides. Max ouvre la marche en liberté devant, suivi de h’tara en second, harnachée à ma taille et qui me soutient dans chacun de mes pas pour m’aider à avancer. Erwann est derrière moi et filme cette galère.

 

Dans chaque situation la première récompense de tous ces efforts est le paysage sublime de ces montagnes et ces plaines à perte de vue. Ce bonheur ne dure jamais longtemps car il faut continuer d’avancer. Le temps passe vite, on souhaiterait l’arrêter mais c’est impossible. A la dernière nuit de bivouac on se rend compte que c’est bientôt la fin de cette expédition. On savoure chaque minute qui passe, même si le Vercors n’est pas loin de chez nous, l’aventure a vraiment existée. Elle aura été de taille, nous avons beaucoup appris, surtout à ne jamais renoncer. Chaque jour nous avons eu un problème à surmonter, pas plus facile qu’une montagne à gravir, mais pas assez dur pour que l’on puisse abandonner…